Une ombre traverse les couloirs de la cathédrale Saint-Léonce. Est-ce un fantôme? Un démon?

Non. Juste l’abbé Henri Forestier qui se glisse dans le narthex d’un pas pressé. “Je ne m’arrête jamais, lâche-t-il comme une excuse. J’ai la santé, autant tout donner.”

Lui, donne tout en même temps. Responsable de la paroisse de Carnoules le matin, modérateur de la famille Marie, Reine des Apôtres le soir. Mais également aumônier des artistes du Var, rédacteur du Catéchisme sur son temps libre.

Et quoi d’autre? Il articule les trois syllabes en esquissant un large sourire, plus angélique que diabolique: “Exorciste.”

“Pour ma toute première séance, j’étais effrayé”

Les passions peuvent rapidement s’emballer. Vous savez, ça existe depuis l’Évangile!” Il s’efforce de pratiquer “dans la justesse“. Toujours avec “bienveillance“. Jamais dans l’excès. “De toute manière, si je n’étais pas prudent et formé, je ne pourrais pas le faire.

Un ange passe. Le craquement de ses doigts rompt le silence.

Originaire de Paris, le prêtre a été missionné par l’évêque du diocèse de Fréjus-Toulon. “C’est lui qui m’a proposé ce ministère. Je suis à la cathédrale un lundi sur deux. Je connaissais un peu le sujet. J’avais déjà lu quelques livres. Mais ça ne me passionnait pas. J’ai quand même essayé.

Maintenant, ça fait huit ans.

Au commencement, la peur nouait son ventre. “Pour ma toute première séance, j’étais effrayé. C’était un cas de possession lourde. Je me souviendrais toute ma vie de ce regard noir, empli de méchanceté. C’est terrible. La personne vociférait. Je redoutais de me prendre un coup de poing dans la figure. Un jour, on m’a même dit: “tu verras ce soir, je m’occuperai de toi”. Je craignais ce moment. Au final, j’ai super bien dormi!

“Une enquête presque scientifique”

Dans un petit local reculé de la sacristie, l’exorciste instaure une ambiance intimiste. Au milieu de la pièce froide, une table couverte de velours rouge. Il s’assoit, enlève son masque, entame la discussion.

Je commence par écouter, accueillir, conseiller pour être sûr que la personne qui demande mon aide ne raconte pas n’importe quoi. Je fais une enquête presque scientifique. Je demande ce qu’il se passe. La plupart du temps, je fais face à des personnes qui traversent une période difficile, stressante. La Sécurité sociale devrait me rembourser. Je fais beaucoup de psychologie. Les gens me demandent souvent si j’ai un don. Ce n’est pas très sérieux…

Il détend l’atmosphère dans une parenthèse de rire et reprend.

Ce n’est pas toujours le cas, mais parfois, des symptômes apparaissent. Je demande alors lesquels. Cela peut être des douleurs, des migraines… Également, des voix qui se manifestent dans la tête. Si ce sont des critiques, il peut s’agir d’hallucinations auditives ou d’un problème psychologique. Si c’est du genre “arrête de prier, va te suicider”, accompagné d’un sentiment de persécution, c’est autre chose. Alors je programme une séance d’exorcisme.”

Le père Henri Forestier débite à vive allure. L’habitude de la prière?

La veille de chaque “combat”, le même rituel s’organise. Il jeûne, prie autant que faire se peut “avant l’affrontement“.

Lui, préfère s’adresser à la Vierge Marie. “Je pense qu’elle me protège. Parfois, j’ai des signes. Je me dis que lorsque ça fonctionne bien, c’en est un.

À droite de sa chaise, sur le béton glacial, la fameuse “mallette de l’exorciste”, aussi noire que les habits dont il se drape.

Le prêtre en extrait un crucifix orné d’une médaille de Saint-Benoît, qu’il ne lâche jamais. “Ça chasse les âmes anciennes“, chuchote-t-il. Il se vêt d’une fine étole violette, “avec l’étoile du ministère. La couleur symbolise la pénitence et l’effort spirituel“.

Puis, il extrait deux livres. Le premier, noir, qu’il feuillette. Le second, rouge, qu’il laisse fermé. L’un est en latin, l’autre en français.

C’est le rituel de l’exorcisme qui m’a été confié par l’église. Les prières de supplications sont répétées pendant toute la séance.

Parfois, pendant trente minutes. Son record? Six heures d’affilée.

Il arrive des injures, des menaces. Mais lorsque le démon donne son nom – Baphomet par exemple – ça signifie généralement qu’on a le dessus. Il peut arriver que plusieurs se manifestent en même temps. Ou qu’on les recroise. À la fin, je suis content. Mais fatigué.

A cinquante et un ans pourtant, seuls les rides du bonheur se dessinent sur son visage.

Dans ce que je fais, seule la bonté me passionne. Le Diable, je n’en ai que faire. Ce qui m’intéresse, c’est de libérer les personnes d’un poids néfaste. J’en ai rencontré un millier peut-être, soigné une centaine. C’est un service gratuit que je rends. Les personnes qui me consultent sont souvent solitaires, renfermées. Elles ne parlent pas à leur famille par peur d’être jugées. À la fin, des amitiés peuvent naître.

Or, le prêtre le sait bien: l’amitié est un don mystérieux. Comme l’empreinte humaine d’un souffle divin qui chasse les ténèbres…

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