La veille, Daniel Cottalorda est venu de Breil-sur-Roya à vélo. “électrique”, précise-t-il. Vingt kilomètres de piste en montée, tout de même. Pas le choix. Ce matin-là, des blocs rocheux d’une quinzaine de tonnes ont bloqué tout accès routier à la haute vallée.

“C’est une péripétie. On s’y habitue”, relativise ce quinqua. Les aléas de la montagne, à Tende, on connaît. Et cela n’a pas attendu Alex. Mais la tempête a changé la donne.

Six mois après, les Tendasques sont à fleur de peau. Traumatisés, éprouvés, cernés par les difficultés. Alors, quand un grain de sable de quinze tonnes vient leur barrer la route, les blessures sont ravivées.

“Ça reste compliqué, témoigne Daniel Cottalorda. L’ambiance est étrange… Pas mal de gens ne sont pas encore revenus. Par moments, même, il n’y a personne.”

C’est le cas à cet instant. Il est midi. L’artère principale est déserte. Digne d’une scène de western rythmée par le seul souffle du vent.

Les feux de l’espoir

Pourtant, cet entrepreneur en bâtiment salue une sacrée avancée. Depuis le 10 mars, des feux tricolores permettent de circuler entre Saint-Dalmas-de-Tende et Fontan hors des heures de chantier. Sans plus dépendre des convois routiers. Ni du train, dont le retour est espéré début mai. Une bouffée d’air.

C’était une revendication du Comité de soutien des voies de communication de la vallée de la Roya, rappelle Daniel Cottalorda, l’un de ses porte-paroles. “a change beaucoup de choses. Les feux, c’est un bel espoir!” Et l’espoir, ces temps-ci, n’a pas de prix.

Celui de Stefan Paolo a été brisé net. Le gérant du Bar du centre devait signer la vente de son bar PMU le 6 octobre dernier. Alex a tout fait capoter. La Covid-19 n’a rien arrangé. Alors Paolo Stefan, 55 ans, a baissé sa grille en attendant des jours meilleurs.

Récemment, ce commerçant s’était absenté pour “prendre l’air. [S]e sentir un peu plus vivant qu’ici.”

Fuir ce sentiment tenace d’abandon, qui prospère faute d’information. Il voit néanmoins les chantiers accélérer sur la RD 6204. “Ça remonte un peu le moral. Au moins, tu attends pour quelque chose! On cherche le positif. Pour survivre.”

Pas toujours évident quand un confinement, certes aéré, rattrape les vallées sinistrées. “Le verre était déjà bien plein, ou bien vide”, ironise Jean-Michel Vada, 49 ans, du haut de son balcon. Il est à l’isolement pour dix jours. “Je l’ai, le corona…” Jean-Michel désigne les enseignes fermées autour de lui, une par une. Lui-même travaille au CHU de Tende. “Heureusement qu’il y a les établissements médico-sociaux! Sinon, ce serait la fin.”

Objectif: tenir

Dans la Roya, plus que jamais, l’activité économique est un enjeu vital. “Ça passera par la création d’une zone franche”, plaide Daniel Cottalorda. Certains secteurs sont à l’arrêt complet.

D’après lui, 600 emplois privés, 210 activités et 45 millions d’euros de chiffres d’affaires sont en jeu dans la vallée. “On a un potentiel énorme! Le tout, ça va être de tenir”, confie Luc Fioretti. Ce professionnel de la montagne songe à reconvertir son magasin de sport en coffee shop. Il l’assure: “Hors de question de baisser les bras”.

Sur le trottoir d’en face, la donne est toute autre. L’avenir de la pharmacie est en suspens. Depuis longtemps déjà. Sa fermeture serait un bien mauvais signal.

L’autre signe inquiétant, c’est ce fourgon qui décharge son coffre plein devant l’antenne du Secours populaire français. De la nourriture. Comme tous les jeudis. Le Secours pop’ aide près de 90 foyers, contre 25 avant la tempête. Surtout des seniors isolés. “Plus de la moitié n’avait jamais fait appel à l’aide alimentaire”, soupire Jean-Marie Tassin.

Le P.-d.g. de Carrefour en direct

à 74 ans, Jean-Marie est l’un de ces admirables bénévoles mobilisés depuis six mois. Il a vu la demande d’aide exploser. “Des gens qui n’ont plus de boulot. Avec Covid d’un côté, problèmes de transports de l’autre.” Malgré tout, Jean-Marie croit en l’avenir. Il salue ces “jeunes qui se bougent”, ces “ouvriers qui bossent”, ces Italiens “à qui on peut dire merci”. Foi de Savoyard: “Le montagnard a un état d’esprit qui le sortira toujours de la m…”

Pour trouver un signal positif, un vrai, il faut longer le même trottoir. Jusqu’à la supérette. Elle a servi d’épicerie solidaire jusqu’à Noël. Elle est fermée depuis. Mais elle a trouvé repreneur. Nadège Pastorelli, qui gère déjà le Carrefour de Breil, promet sa réouverture début avril. Un petit exploit, souligne-t-elle.

“Le préfet Pelletier m’a permis d’avoir en direct le P.-d.g. de Carrefour, Alexandre Bompard. On peut lui tirer un grand coup de chapeau! Il a permis qu’on le fasse dans un temps record, avec des prix adaptés.”

Le symbole est fort. Le défi, corsé. Mais Nadège Pastorelli y est résolue. “Humainement, c’était important pour pérenniser l’économie locale, plus encore dans cette période difficile. Et économiquement, il y a du potentiel.”

16h30. Le potentiel, il s’exprime aux portes de l’école de Tende. Les enfants s’ébattent joyeusement, brisant le silence mortifère de midi, chassant les miasmes de la tempête. Bertrand Magron, 49 ans, admire leur force de résilience. “Ils sont forcément tournés vers le futur. Il faudrait vraiment que les adultes fassent de même. Y compris les élus.”

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